Le projet national de partage d'informations dans le domaine de la santé arrive à maturité. La plate-forme technique est opérationnelle, les industriels ont commencé à livrer les premiers outils logiciels et l'Agence eSanté s'apprête à mettre en service le Dossier de Soins Partagé. Cette étape, atteinte en à peine un an, est le fruit d'une étroite collaboration entre les secteurs public et privé et le savoir-faire acquis par les parties prenantes pourrait rapidement s'exporter en Europe. Nous avons rencontré trois des acteurs du projet, Hervé Barge, Directeur Général de l'Agence eSanté, Didier Barzin, Responsable du pôle sécurité de l'Agence eSanté et Yves Reding, CEO d'ebrc.

 

Hervé Barge est le Directeur Général de l'Agence eSanté depuis juillet 2012. "La loi du 17 décembre 2010", rappelle-t-il, "a défini le cadre juridique de l'Agence eSanté et lui a confié certaines missions: mettre en œuvre une plate-forme d'e-services, et plus spécifiquement un Dossier de Soins Partagé, régler le cadre d'interopérabilité et apporter du conseil et de l'expertise à ceux qui le demande. L'Agence a été créée avec la volonté de rechercher un consensus entre les acteurs, les médecins, le ministère de la Santé, la CNS, les patients… "

 

Un diagnostic inquiétant

"D'une manière générale, et c'est le cas à l'échelle internationale, il y a trop peu d'échange d'informations dans le secteur de la santé", explique Hervé Barge. "Or, ce qui est en jeu est d'ordre vital. On observe ainsi, dans les pays industrialisés, deux fois plus de décès évitables par non-transmission d'informations que par accidents de la route."

 

"Les outils sont généralement trop anciens et ne permettent pas d'organiser convenablement un échange d'informations. Un autre obstacle à la communication trouve son origine dans une interprétation désuète ou trop restrictive du secret médical. Le respect du secret professionnel n’est pas incompatible avec la communication", affirme-t-il.

 

L'approche thérapeutique

L'Agence a été mise en place en septembre 2012 et le Plan Stratégique a été validé par le ministre de la Santé ainsi que par tous les membres du Conseil de Gérance au mois de novembre. Ce plan prévoit la mise en œuvre du DSP (Dossier de Soins Partagé) et d'un portail d'information multi-services.

 

Au mois de janvier 2013, un appel d'offre a été lancé après consultation des professionnels de santé quant à leurs usages et aux services qu'ils recherchent, dans le but de favoriser l'appropriation de l'outil dès sa mise à disposition. Le projet tient compte également d'éléments propres au contexte luxembourgeois comme le multilinguisme, le grand nombre de travailleurs frontaliers ou la présence d'une communauté portugaise qui dépasse le cadre de la Grande Région.

 

"Ce contexte particulier au Luxembourg" dit Hervé Barge, "nous a conduits à dialoguer, discuter et échanger de l'information avec l'Allemagne, la France et la Belgique. Au-delà des 530.000 habitants que compte le Luxembourg, le nombre total de patients potentiels que notre projet doit adresser est de 1.800.000 si l'on intègre les frontaliers de la Grande Région, sans compter l'importante communauté portugaise, ce qui inscrit d'emblée le projet, et le savoir-faire qu'il a nécessité, dans le cadre de la Grande Région et est propice à son exportation éventuelle à l'échelle européenne".

 

Les atouts luxembourgeois

"Les problématiques d'intégration IT sont donc complexes", poursuit-il. "Les messageries, par exemple, différentes entre chaque pays et parfois entre deux régions d'un même pays. Rien qu'en Moselle, nous avons affaire à deux messageries différentes. Au sein de la Grande Région, le Luxembourg est appelé à jouer un rôle de plaque tournante et devra gérer six messageries différentes. Les technologies en matière de cryptage et de signature diffèrent, les annuaires doivent être rendus compatibles. Au-delà, nous devrons également partager des informations médicales structurées, avec les contraintes que cela implique en termes de codification, par exemple".  

 

"Le Luxembourg présente des atouts susceptibles de garantir le succès du projet, en matière de ressources IT, de sécurité, d'hébergement ou bien encore de garantie de disponibilité de l'outil, ce qui est essentiel. C'est ce qui a guidé le choix de l'externalisation du projet vers un consortium d'entreprises et de centres de recherche qui regroupe cinq expertises luxembourgeoises et une française."

 

Le choix du consortium a été fait au mois de juin 2013, la signature du contrat au mois de juillet. Quatorze consortiums issus de sept pays ont répondu à l'appel à projet, ce qui illustre l'intérêt qu'il suscite. Depuis lors, le cadre d'interopérabilité a été défini (standards, référentiels, outils de communication, modèles techniques mis à la disposition des industriels). "Nous nous sommes inspirés de ce qui a été fait en Suisse, en Autriche, en Grèce, en Espagne, au Canada et au Portugal. Nous en avons fait une synthèse que nous avons adaptée aux spécificités luxembourgeoises", souligne Hervé Barge.

 

L'Excellence dans le Management de l'Information Sensible

"Le consortium est composé de deux acteurs principaux", précise Yves Reding. "ebrc est chargé de construire et d'opérer la plate-forme sur laquelle se greffent les applications développées par SQLI. S'y ajoutent des sous-traitants: Accenture pour la gestion de projet, Regify pour la signature électronique, le CRP Henri Tudor pour la livraison d'un logiciel de gestion de cabinet médical, GECAMed, sur le point d'être certifié compatible DSP."

 

"La vision d'ebrc est de faire de Luxembourg un Centre d'Excellence en matière de Management de l'Information Sensible, au cœur de l'Europe. Nous adressons toute la chaîne des services IT avec une offre parfaitement intégrée, du Data Centre jusqu'au Full Management/Outsourcing : les Trusted Services Europe. Chaque maillon de la chaîne de services est important, voire vital, et doit être hautement certifié, que ce soit les Data Centres, le Cloud, les Managed Services, ou nos collaborateurs.

 

Nos clients naturels sont ceux dont les données sont critiques, dont les attributs sont la confidentialité, la disponibilité, l'intégrité, l'auditabilité et la prouvabilité. ebrc est proche du secteur de la santé depuis plusieurs années. En termes de confidentialité, les informations traitées par le secteur de la santé sont beaucoup plus sensibles que celles qui relèvent du secteur financier, par exemple. Il en va de même pour la disponibilité de l'information ou encore pour son intégrité, puisque des vies sont en jeu."

 

Toutes les garanties de disponibilité et de sécurité

"Dès le début du projet", précise Didier Barzin, Responsable du pôle sécurité de l'Agence eSanté, "nous nous sommes rendus compte que la plate-forme devait être hébergée dans un Data Centre certifié Tier IV, l'ensemble de la chaîne devant présenter toutes les garanties de disponibilité et de sécurité. C’est une des garanties qui a orienté notre choix vers ebrc". L'Agence vise par ailleurs la certification ISO 27001 pour la gestion de la sécurité de sa plate-forme. LuxTrust a été retenu pour l'identification des professionnels de santé et des patients.

 

Mise en service du DSP

"Aujourd'hui, ebrc a livré le volet eSanté de la partie infrastructure informatique, les industriels ont reçu les kits de connectabilité", reprend Hervé Barge. "Tous les 15 jours, les environnements de test, de pré-production et de production de la plate-forme reçoivent les nouvelles releases. En ce moment, nous poursuivons sur le terrain notre campagne de sensibilisation et d'information des professionnels de santé quant à la plate-forme eSanté, notre objectif étant de faire de ces professionnels les interlocuteurs privilégiés et les porte-parole des patients. Au mois de décembre, nous lançons le portail multi-services et, en janvier, nous procédons à l'annonce, au grand public, de la mise en service du DSP, accompagnée d'une lettre d'information directe et individuelle pour chaque usager contenant les éléments nécessaires pour qu'il puisse se connecter à son dossier.

 

epSOS et Connectathon

"Le Luxembourg a rejoint en décembre 2012 le programme epSOS, un projet d’interopérabilité dans le domaine de l'eSanté cofinancé par l’Union Européenne et qui a pour objectif de mettre en place une opération pilote à grande échelle de services transfrontaliers. Le NCP (National Contact Point), qui connecte le système luxembourgeois au réseau epSOS, a été installé sur la plate-forme eSanté opérée par ebrc", explique Hervé Barge.

 

"Par ailleurs", ajoute-t-il, "le Grand-Duché organisera l'édition 2015 du Connectathon, un congrès technique très visible sur le plan européen qui rassemble 300 entreprises du secteur de la santé". Le Connectathon IHE (Integrating the Healthcare Enterprise) est une plate-forme de test d'interopérabilité. A l'occasion de cette manifestation, les éditeurs démontrent, de façon pratique, que les flux qu'ils produisent respectent bel et bien la spécification IHE, une initiative des professionnels de la santé destinée à améliorer la façon avec laquelle les logiciels du domaine échangent leurs informations.

 

Exporter le savoir-faire luxembourgeois

"Lorsque l'on se tourne vers l'avenir", ajoute Yves Reding, "ce qui est central, c'est d'établir une relation de partenariat où une société de services et un client peuvent se rencontrer pour développer une vision commune et exporter le savoir-faire luxembourgeois vers l'Europe.

 

"Notre force, c'est notre agilité et notre capacité à amener très vite une référence sur le marché, référence qui peut se répandre rapidement dans les pays voisins. Plus globalement, cela relève de la promotion du savoir-faire de la place: une fois le projet luxembourgeois mis en place avec succès, nous pourrons envisager de l'exporter dans un avenir proche", conclut-il.

 

Propos recueillis par Michaël Renotte


Publié le 06 novembre 2013