Lors de la conférence d'ouverture du Gartner IT Symposium/Xpo 2019 qui s'est déroulé du 3 au 7 novembre à Barcelone, les analystes de la firme ont exhorté les 7.300 CIOs et décideurs informatiques présents à "négocier des virages gagnants" pour permettre à leurs entreprises d'évoluer dans un monde incertain. Les organisations doivent, selon Gartner, trouver un équilibre entre les processus numériques et les approches traditionnelles. Quant aux CIOs, ils doivent assumer un rôle moteur tant dans leurs entreprises que dans la société digitale.

Pour souligner l'incertitude des temps à venir, Valentin Sribar, Senior Research Vice President chez Gartner, a affirmé que dans les cinq prochaines années, la technologie et la société pourraient connaître autant de changements qu'au cours des 50 dernières années, en faisant en particulier référence à des bouleversements d'ordre géopolitique, de nature économie ou liés à l'émergence des géants du numérique. Ces bouleversements constituent autant de virages inattendus sur à une route bien tracée et l'aptitude d'une organisation à négocier ces virages dictera son succès futur.

En matière de géopolitique, les décisions politiques et réglementaires affecteront directement les entreprises, en particulier les multinationales qui seront souvent contraintes de déployer des infrastructures cloud distribués, spécifiques à différentes régions par exemple.

En ce qui concerne l'économie, Valentin Sribar a rappelé que de nombreux spécialistes pensent que nous nous dirigeons vers une nouvelle récession. Il a cependant pointé le fait que les entreprises qui avaient intelligemment investi durant la dernière crise financière en étaient sorties renforcées. Shell a ainsi réduit ses activités d'exploration dans l'Arctique, acheté un producteur d'énergie et investi dans des bornes de recharge électrique, devenant le principal fournisseur de ce type de service dans plusieurs pays.

Il a également souligné que si les entreprises traditionnelles injectaient d'énormes moyens dans les technologies numériques, les géants du numérique investissaient à leur tour lourdement dans des processus traditionnels, tels que la logistique (Amazon), l'industrie automobile (Google) ou les services financiers (Apple), à tel point que la distinction entre les firmes traditionnelles et les entreprises technologiques était appelée à disparaître au cours des prochaines années.

Valentin Sribar estime que cela donnera lieu à des dilemmes complexes lorsque les organisations seront tenues d'atteindre des objectifs à priori contradictoires, comme réduire les coûts tout en investissant dans les technologies futures ou préserver des activités existantes tout en en introduisant de nouvelles.

 

Trouver le "TechQuilibre"

Pour faire face à cette situation, les entreprises devront trouver leur propre TechQuilibre ("TechQuilibrium"), un équilibre harmonieux entre approches traditionnelles et nouvelles technologies, afin d'être capables de faire face aux bouleversements géopolitiques, économiques ou causés par les grands acteurs du numérique.

Chaque industrie devra dès lors trouver son propre point d'équilibre : un constructeur d’oléoducs n’aura sans doute pas à atteindre le même niveau de digitalisation qu’un service public ou une banque, par exemple. A chaque virage, cependant, les organisations devront rechercher un nouveau point de TechQuilibre. Les acteurs économiques historiques et les géants du numérique aborderont ces questions sous des angles différents mais au bout du compte, ils se rapprocheront, les uns n'ayant pas nécessairement un avantage sur les autres.

Selon l'analyste de Gartner, toute transformation numérique comporte deux composantes principales, consistant à digitaliser autant les opérations internes que les propositions de valeur externes. Si trouver le point d'équilibre peut prendre jusqu'à sept ans pour certaines entreprises, une telle transformation varie en réalité en fonction de changements technologiques et sociétaux.

D'après la dernière édition du Gartner CIO survey[1], les entreprises tirent en moyenne 20% de leurs revenus de leurs processus numériques, tandis que 39% de leurs opérations internes ont été rendues plus efficaces grâce au recours accru aux technologies digitales. Les CIOs des organisations les plus performantes ont cependant déclaré lors de l'étude que plus de 60% de leurs opérations étaient digitalisées et qu'un tiers de leurs propositions de valeur étaient numériques. Ces ratios varient d'une industrie à l'autre, mais on peut considérer que plus la distance qui sépare une entreprise du point d'équilibre propre à son secteur est grande, plus elle risque de vivre des ruptures significatives.

Pour aider leurs entreprises à atteindre cet équilibre avant leurs concurrents (ou pire, avant les géants numériques), Valentin Sribar conseille aux CIOs de concentrer leurs efforts sur quatre points d'attention : la prise de décision, le leadership, l'expérience client et la société numérique.

 

Prendre les bonnes décisions

De bonnes décisions sont essentielles au succès de chaque composante de toute organisation, a rappelé Valentin Sribar, et cela vaut aussi bien pour la société humaine en général. Toutefois, à mesure que les entreprises intègrent davantage de technologie et que de plus en plus de décisions sont automatisées, il peut être difficile pour un acteur humain de suivre le rythme. Soulignant au passage que Gartner prédit que d'ici 2022, 40% des travailleurs consulteront un agent d'IA pour l'aide à la décision, l'analyste de la firme a insisté sur la nécessité de rechercher le juste équilibre entre prise de décision humaine et automatisée. La plupart des environnements, en particulier les environnements complexes et riches en données, nécessiteront d'établir un partenariat entre la machine, chargée du traitement initial des grands volumes de données et des tâches répétitives, et l'être humain à qui reviendra le rôle d'interpréter et de renforcer les décisions.

 

Michaël Renotte

[1] The 2020 Gartner CIO Agenda survey, Gartner, 21 October 2019


Publié le 28 novembre 2019