Ce 14 juin, plus de 200 professionnels du secteur de la santé s'étaient donné rendez-vous au Nouvel Etablissement Namur à Luxembourg pour assister à la cinquième édition du Healthcare Summit. Cette année, experts et participants ont pu échanger à propos de la médecine de demain et des dernières innovations du secteur, avant de célébrer les meilleures solutions et bonnes pratiques lors de la cérémonie des Luxembourg Healthcare Awards.

L'événement a été modéré par Dr. Eric Mertens, Editeur et rédacteur en chef de Semper Luxembourg & Letz be healthy, qui a accueilli Thomas Dentzer, Head of Division - Scientific Coordinator, Direction de la santé - Ministère de la santé, afin d'ouvrir officiellement cette nouvelle édition du Healthcare Summit. "Les soins de santé évoluent rapidement et l'IT en est fortement responsable," a débuté M. Dentzer, qui a rappelé que de nombreuses applications étaient désormais disponibles, mais que bon nombre d'entre elles ne répondent pas encore véritablement aux besoins des utilisateurs. Les patients, forts demandeurs, veulent devenir les acteurs de leur propre santé et avoir de plus amples informations sur leurs maladies, etc. Selon Thomas Dentzer, le Luxembourg peut jouer un rôle important dans le développement d'applications et de solutions innovantes : "la première phase de la transformation digitale a été bien entamée et nous entrons désormais dans la deuxième. Il est important d'évaluer les progrès qui ont été faits, leur potentiel, ainsi que les besoins actuels et futurs". Pour, lui la digitalisation est un outil nécessaire dans la définition de la médecine de demain. Il poursuit : "il est de notre devoir de mettre en place un cadre pour le développement de cette médecine, tout particulièrement en Europe. Nous devons donner la direction afin qu'elle réponde au mieux aux besoins des patients". La vision du gouvernement est la suivant : rassembler tous les acteurs, définir une approche commune de la médecine de demain, et utiliser le pays comme une zone test, dans le but d'identifier les problèmes futurs. Plusieurs initiatives ont d'ores-et-déjà été menées dans les centres de recherches et les hôpitaux locaux. Dans le cadre de l'étude Rifkin et à l'aube d'une nouvelle révolution industrielle, le Luxembourg adopte l'approche suivante : identifier les projets et idées, mettre en place des pilotes, et les implémenter dans le système de santé.

 

De nouvelles réalités

Laurent Casu, Healthcare Director au sein de la société Econocom, a alors pris la parole : "Le monde numérique grandit et l'adoption des nouvelles technologies au service du médical est encore un process douloureux et lent". Il a par la suite défini les termes "réalité virtuelle", "réalité augmentée" et "réalité mixte", avant de partager plusieurs exemples d'applications médicales. La RV est actuellement utilisée pour des effets doux : lutte contre le stress, soins palliatifs, phobies, dépendances, ainsi que formation. La réalité augmentée, ou la superposition de l'information en temps réel, permet, lors d'une chirurgie, d'accéder au dossier médical, de filmer l'intervention, de repositionner un élément anatomique, et plus encore. Cette technologie est notamment utilisée par la Clinique André Renard en Belgique, via un réseau 3G et Xpert Eye, une paire de lunette virtuelle connectée au smartphone. "Enfin, la réalité mixte consiste en un mélange qui produit un nouvel environnement et permet la visualisation d'objets physiques du monde réel et numérique dans un monde coexistant. Cette technique est basée sur l'hologramme, et sert notamment le domaine de la radiographie, assurant un flux de communication permettant en utilisant également la flexibilité du cloud.

 

Le chirurgien du futur

Ensuite, les organisateurs ont eu le plaisir d'accueillir le Dr. Thomas Gregory (Professeur Associé, Chef de Service - Service de chirurgie de la main, du membre supérieur et du Sport, Hôpital Avicenne, Université Paris XIII Bobigny). "La révolution numérique ne date pas d'hier. Elle a débuté dans les années 80 et a connu une ascension exponentielle. Depuis 2014 nous parlons beaucoup de réalités virtuelle et augmentée, et l'arrivée de l'intelligence artificielle va encore booster les possibilités offertes par la technologie. Nous ne sommes qu'au début de la révolution digitale", a débuté Dr. Gregory. Selon lui, le digital est synonyme de télémédecine (à distance), big data (la connaissance du patient, de son environnement), patient augmenté (déficit d'organes, la promesse des prothèses bioniques) mais également de simulation et de chirurgien augmenté. Ce sont sur ces deux derniers points que le Dr. Gregory a alors axé sa présentation. Concernant la simulation : "est-ce que l'expérience ne serait pas l'apprentissage de l'échec ? Le sujet est délicat dans le domaine médical, mais se pose alors la question de l'enseignement. On retient 10% de ce qu'on lit. On retient 20% de ce qu'on regarde. Si on performe l'acte, on en retient 75%". Dès 2014, il a filmé une intervention chirurgicale avec une GoPro et son interne avait pu revivre celle-ci via un casque Occulus de réalité virtuelle. "Ainsi, la simulation reprend trois piliers clés de la médecine : mémorisation, répétition et motivation," ajoute-t-il. Une grande révolution selon le chirurgien, la technologie hardware combinée à des applications, permettant de réduire les coûts et également de diffuser l'innovation. Ses prochains projets en matière de simulation ? Un serious game qui servira à standardiser les procédures, notamment lorsqu'il s'agit du lavage de mains afin d'éviter les infections nosocomiales. Il s'est par la suite intéressé au chirurgien augmenté. "Pour un spécialiste, c'est le graal de voir le squelette du patient à travers la peau. Ceci est possible depuis l'arrivée des Hololens. Nous sommes passés d'un système passif à un système actif : il ne s'agit pas simplement d'un casque mais bien d'un ordinateur," souligne le Dr. Gregory. Le 5 décembre dernier, avec son équipe, il a d'ailleurs réalisé une première mondiale : une opération – la pose d'une prothèse d'épaule – en utilisant ces technologies et en retransmettant l'intervention sur YouTube, afin de prouver qu'il ne s'agit pas uniquement d'un Proof of Concept, mais bien d'une réalisation concrète. "Le chirurgien n'est plus seul, il a accès à l'imagerie du patient, il communique avec des personnes situées en dehors du bloc opératoire. Dans les années à venir, je peux très bien m'imaginer superviser plusieurs opérations de mon bureau grâce à ces technologies révolutionnaires, et ainsi prodiguer des conseils," a-t-il conclu.

 

Le tech pour plus d'autonomie

Lors d'une session de Startup Insight, Sébastien Annys (Gérant de Home Based) a présenté Soline, une solution globale pour le maintien à domicile. Cette plateforme s'adresse aux personnes en perte d'autonomie, leur redonnant une part d'indépendance. "Avec une population vieillissante, il s'agit d'un véritable défi pour les pouvoirs publics. Les solutions sont composées de trois piliers : les logements adaptés, les aides techniques et les services adaptés," explique Sébastien Annys. Soline propose ainsi un mode d'interaction adapté, grâce à tout un panel de modes d'interaction. Elle donne la possibilité d'agir sur les équipements électriques, de contrôler l'environnement, etc. Elle fait également le lien entre les patients à domicile et les médecines, et s'assure du maintien du lien social, très important pour les personnes en perte d'autonomie. A titre d'exemple, le contrôle du divertissement et multimédia est généralement demandé par le patient. Sébastien Annys a par la suite réalisé plusieurs démonstrations lors de son intervention : coup de fil, allumage des luminaires, etc.

La percée de la Healthtech

Anne Desfossez, Associate Partner chez KPMG Luxembourg, a par la suite proposé une intervention intitulée "Digitalisation de la santé, challenges et perspectives". "Le marché de la santé digitale avait atteint les 79 milliards de dollars en 2015 et pourrait atteindre les 206 milliards d'ici à 2020. Le secteur attire aussi les investisseurs, et les investissements healthtech ont triplé depuis 2012," a débuté l'expert de KPMG Luxembourg. Pourquoi un tel engouement ? Car ces solutions représentent une formidable opportunité pour répondre aux challenges de la médecine de demain et de nos systèmes de santé. "Les objets connectés permettent de lutter contre les déserts médicaux. La télémédecine est un moyen de favoriser les soins à domicile. L'analyse de données permet de travailler sur la médecine préventive : les patients pourront s'occuper de leur propre santé," poursuit Anne Desfossez. Une étude publiée en mars 2018 montre que les hôpitaux luxembourgeois mettent l'accent sur la digitalisation du système de santé : le cadre est propice à l'innovation, la législation a été redynamisée, les acteurs privés et publics collaborent, Luxinnovation attire les startups. D'autres initiatives, telles que Dopamin ou l'Agence eSanté sont également des exemples du dynamisme luxembourgeois. Anne Desfossez a conclu sa présentation avec les quelques challenges qui attendent les systèmes de santé dans leur transformation digitale : l'intégration du système de soins, la transparence des données, la voix du patient, le cadre législatif avec la protection des données, la mise en place d'une stratégie digitale répondant à une stratégie plus globale, et enfin la transformation culturelle.

 

La médecine de demain, vers plus de tech ou plus d'humain ?

Enfin, la session de conférences s'est clôturée avec une table ronde modérée par Eric Mertens, avec la participation de Monique Birkel (Directeur des Soins, CHL), Dr. Jean Beissel (Président de la Société Luxembourgeoise de Cardiologie, et fondateur de l’INCCI) et Laure Pellerin (Conseiller Economique et Coordinatrice Innovation, Fédération des Hôpitaux Luxembourgeois). "Les progrès de la médecine sont phénoménaux, notamment lorsqu'on s'intéresse à la façon dont sont traités les infarctus aujourd'hui, comparés à il y a 40 ans. Plus de 700 000 papiers médicaux sortent chaque année, il est même devenu difficile de suivre, mais des technologies comme IBM Watson permettent par exemple de collecter les articles et de les classer dans un dosser électronique," explique Dr. Beissel, avant de poursuivre : "il faut informer et collecter les connaissances en médecine, et répondre aux challenges du patient empowerment". Pour Monique Birkel, la technologie n'est pas encore assez présente dans les hôpitaux : "quand il patient arrive, il suit un parcours, une addition de plusieurs étapes qui doivent être bien pensées et timées. Aujourd'hui, on perd encore beaucoup de temps à essayer de communiquer au lieu de laisser la place à la digitalisation pour s'organiser bien plus rapidement et efficacement. Les soignants pourront même reprendre du plaisir". Pour Laure Pellerin, il est nécessaire de se coordonner au sein de l'hôpital, mais également entre les différents établissements. "La médecine n'est plus paternaliste, elle doit être plus informative. Le patient connait sa maladie, il veut que son dossier soit en permanence à jour. Il se considère même comme un décideur, un acteur de sa propre santé," explique Mme Pellerin. Monique Birkel souligne le fait qu'il est nécessaire de parler d'une seule voix, toutes disciplines réunies, et ainsi de construire une vraie relation avec le patient. Jean Beissel ajoute : "la médecine doit rester humaine". Au sujet de la coopération entre les hôpitaux, il pense que l'échange des données est crucial afin de progresser dans la manière de traiter les patients. Et, en guise de conclusion, Eric Mertens a souligné que "la médecine du XXIème siècle sera tech et humaine…ou ne sera plus".

 

Puis l'événement s'est clôturé avec la traditionnelle cérémonie des Luxembourg Healthcare Awards. Pour revivre l'événement et connaitre les lauréats, cliquez ici.

 

Alexandre Keilmann

Photos : Olivier Dessy


Publié le 15 juin 2018