Chief Information Officer du groupe de banque privée KBL European Private Bankers, Eric Mansuy a plus de 20 ans d'expérience dans l'industrie de la banque et de la finance. Il partage avec nous les enseignements qu'il a tirés de sa participation au Gartner Symposium/ITxpo 2017 qui s'est tenu du 5 au 9 novembre à Barcelone.

"L'analyse faite par Peter Sondergaard, Tina Nunno et Hung LeHong pendant la conférence d'ouverture du Symposium de Gartner a porté sur la concrétisation effective de la transformation digitale des entreprises, sur les attentes parfois démesurées qu'elle suscite et sur les moyens de l'accélérer. Les analystes de Gartner estiment que ceux qui ne sont pas encore en chemin vers le digital voient leurs positions sérieusement menacées. Disposer d'une stratégie digitale est donc une question de survie pour beaucoup d'entreprises."

"Il est vrai que le niveau de maturité du marché, les outils disponibles et les technologies émergentes peuvent donner à certains membres de comités de direction une impression de relative facilité. En fait, en préalable à la transformation numérique, il y a beaucoup de réflexion, de construction, et de composants à assembler."

 

Resserrer davantage encore les liens avec le métier

"Pour une industrie comme la nôtre, les premières actions à entreprendre consistent à comprendre ce dont le métier a besoin, et donc d’y être connecté de manière encore plus étroite. Cela passe aussi par la création de nouveaux rôles dans l'organisation autour de la communication, de l'expérience client et de l'utilisation des données afin d'évaluer comment les nouvelles technologies peuvent influer sur les activités de l'entreprise et sur les processus métier. Et, fort de cela, envisager comment le métier peut s'approprier ces outils pour générer de nouveaux revenus."

"L'IT doit donc d'abord analyser ces innovations, assimiler les nouvelles offres – comme les composants d'intelligence artificielle proposés par Google et Microsoft, par exemple – et en extraire les éléments suffisamment matures pour déployer les technologies qui peuvent apporter à notre entreprise de nouveaux clients et de nouveaux revenus."

"L'entreprise dont je suis le CIO, KBL European Private Bankers, vient de changer de plateforme de gestion bancaire. L'attention de toutes les équipes, IT comme métier, était bien sûr focalisée sur la réussite de cette transformation majeure. Mais en parallèle, nous avons aussi commencé à déployer une stratégie digitale qui s'articule autour de plusieurs axes : le client, l'utilisateur interne et l'ouverture à des partenaires externes. Cette stratégie est rendue possible par l'architecture de notre nouvelle plateforme qui permet l'intégration de modules logiciels complémentaires propres à offrir de nouveaux services et à proposer de nouveaux produits. Cette plateforme nous apporte aussi les moyens de réinventer la manière dont nous interagissons avec nos clients et de mettre en œuvre de nouveaux outils qui nous permettent d'entretenir avec eux un dialogue beaucoup plus fluide et systématique."

 

Technologies à effet réseau

"Parmi les technologies qui sont susceptibles de contribuer à créer de nouveaux modèles de croissance et auxquelles Gartner conseille de s'intéresser de près, figurent l'Internet des Objets, les APIs et l'intelligence artificielle. Je considère pour ma part que l'IA va rapidement trouver des applications pratiques dans notre secteur d'activité, dans la lecture de contrats par exemple, ou encore dans le traitement des investissements. Les Robo-Advisors permettent déjà d'offrir à certaines catégories de clients des solutions automatisées, tout en apportant à la banque des avantages en termes de simplification des traitements."

"De plus en plus souvent, ce sont des fonctions spécifiques qui sont recherchées dans les applications. Depuis un moment déjà, on évoque le rôle broker de services que l'IT est appelée à jouer. Dans ce contexte, il est bon de disposer, entre le métier et le marché, d'équipes capables d'organiser la sélection des produits, d'amener la bonne solution, sans forcément la construire mais en étant capable de l'intégrer et la connecter. Les systèmes internes devront à l'avenir reposer sur des architectures suffisamment ouvertes pour pouvoir incorporer facilement des APIs répondant à des besoins spécifiques et disponibles dans le Cloud. De leur côté, les fournisseurs d'APIs devront proposer les produits les plus ouverts possible afin de pouvoir interagir avec tout type de partenaire."

"Quant à l'Internet des Objets, son application me paraît moins évidente dans le monde de la finance, mais on peut en imaginer l'usage dans un contexte de banque de détail, par exemple."

 

Intégrer les systèmes en place dans la stratégie digitale

"Cela peut varier d'une industrie à l'autre, mais c'est souvent un véritable challenge que d'assimiler les changements rapides du marché. Il faut pour cela disposer de professionnels capables de défricher les nouvelles technologies – c'est le rôle dévolu aux architectes – et d'équipes qui puissent évoluer. Le véritable défi pour le CIO, c'est d'être capable de transformer ses équipes, soit par le recrutement de nouveaux profils, soit par le biais de la formation, souvent en combinant les deux, l'erreur à ne pas commettre étant de négliger les équipes en place et de créer deux catégories d'informaticiens, l'une digitale, l'autre chargée d'exploiter l'existant. Il ne faut pas perdre de vue que l'un des atouts des équipes legacy, c'est leur connaissance approfondie des rouages d'une industrie fortement régulée. Cette connaissance est très précieuse lorsqu'il s'agit de créer le lien entre le métier et la technologie dans le cadre de nouveaux projets digitaux. Il est indispensable d'intégrer les systèmes en place dans la stratégie digitale et donc d'amener toute l'organisation à contribuer aux nouveaux projets."

 

L'industrie financière doit contribuer à renforcer la confiance

"Enfin, il est essentiel d'intégrer la sécurité dans la réflexion sur la transformation digitale. De plus en plus d'informations résident dans le Cloud, ce qui dénote une confiance croissante dans le système. Au sein d'une économie en voie de digitalisation, l'industrie financière doit contribuer à renforcer cette confiance en garantissant la confidentialité et la protection des données que ses clients lui confient. Ce facteur de confiance – et le Luxembourg dispose d'un capital important en la matière – ne doit pas être galvaudé sous le prétexte que le digital rend les choses plus faciles, plus rapides et permet de passer outre certaines contraintes. Il faut au contraire intégrer les contraintes de sécurité et de conformité inhérentes à notre industrie dans la transformation digitale, en s'appuyant sur des ressources internes, mais aussi externes puisque certains acteurs du cloud disposent aujourd'hui de plusieurs milliers d'ingénieurs en sécurité, là où une banque ne peut en aligner que quelques dizaines. C'est un sujet qui s'inscrit en filigrane de nombreuses sessions du Symposium de cette année."

 

Propos recueillis par Michaël Renotte


Publié le 30 novembre 2017