Pendant près de 30 ans, Yves Baguet a piloté les systèmes d'information de grandes institutions financières. Depuis 2015, il est le Chief Operating Officer de la Banque Internationale à Luxembourg. Membre du Comité de Direction, il est responsable des activités de back-office, des services informatiques et des services généraux de la banque. Aujourd'hui, il nous fait part de ses réflexions quant aux concepts développés pendant le Gartner Symposium 2018 qui s'est tenu du 4 au 8 novembre à Barcelone.

"Je n'avais plus participé à la grande conférence annuelle de Gartner depuis plus de 10 ans", confie Yves Baguet. "Peut-être est-ce dû à cette absence prolongée, mais j'avoue avoir été fortement impressionné par le professionnalisme de l'organisation, la grande qualité de la mise en scène et le talent des intervenants, qu'il s'agisse d'analystes de Gartner ou de personnalités invitées - je pense notamment à l'intervention d'Andreas Ekström [1], à ses réflexions extrêmement pertinentes sur la révolution digitale et sur la nécessité de partager connaissance et influence".

Selon Gartner, pour réussir dans un monde en perpétuelle mutation, les entreprises doivent appliquer l'approche appelée ContinuousNEXT par le cabinet. L'approche ContinuousNEXT, qui s'inscrit à la suite des concepts introduits par Gartner ces dernières années, est appelée à créer une dynamique non seulement pendant la transformation numérique mais aussi au-delà. "S'il n'y a pas de révolution majeure parmi les thèmes abordés cette année, la manière dont ils sont mis en perspective par les analystes de Gartner n'en est pas moins remarquable", estime Yves Baguet.

"Il est cependant surprenant de voir Gartner souligner l'importance de la culture parmi les impératifs indispensables à la mise en place d'une stratégie ContinuousNEXT : le mode de leadership ainsi que ses implications sur le modèle opérationnel et sur les processus de décision sont autant de sujets centrés sur l'humain. Je trouve ce virage très significatif et, lorsqu'un cabinet habituellement versé dans les technologies met un tel accent sur les ressorts culturels et humains, je me sens interpellé parce que cela résonne avec l'expérience que nous vivons aujourd'hui à la BIL", témoigne Yves Baguet.

"Mes collègues et moi l'expérimentons au quotidien dans le cadre de notre plan de transformation. Ainsi, à la BIL, le leader a cédé la place à la leadership team et l'approche top-down s'est effacée au profit d'une politique d'implication des équipes et d'une approche qui part davantage de la base que du sommet", explique-t-il.

"Dans une perspective plus générale", ajoute Yves Baguet, "ce qui distingue les entreprises, c'est le dynamisme de l'organisation ainsi que les hommes et les femmes qui l'animent. C'est un facteur de succès très important que Mike Harris [2] n'a pas manqué de soulever dès la conférence d'ouverture."

"Outre la place prise par ces aspects culturels, j'ai relevé que l'approche ContinuousNEXT développée par Gartner impliquait également le passage au Digital Product Management qui, selon le cabinet, constitue la meilleure façon de produire les fonctionnalités digitales. À travers ce concept, qui s'écarte fortement de la gestion de projet telle qu'on la conçoit traditionnellement, on s'aperçoit que le produit digital et la technologie sont désormais indissociables. On mesure aussi les implications organisationnelles et budgétaires d'un tel changement de paradigme, les impacts sur les méthodologies et sur la gouvernance, jusqu'à l'intégration de l'échec – "fail early and do something else" – en tant que composante de la dynamique de l'entreprise. Une véritable révolution pour la gestion de projet classique…!", s'amuse Yves Baguet.

"J'ai eu l'opportunité de participer à une réunion en tête-à tête avec un analyste très versé dans ces questions", poursuit-il. "J'en suis ressorti avec des pistes de réflexion et des hypothèses de travail inspirantes que je compte promouvoir auprès de mes collègues du Comité de Direction. Je suis convaincu que notre banque a beaucoup à gagner en évoluant dans cette voie."

"Gartner conseille par ailleurs aux décideurs IT de mettre en place une MVS - Minimum Viable Strategy - qui consiste à définir le next step, c'est-à-dire l'étape qui suit directement l'action en cours de déroulement. S'il est vrai que les stratégies à 10, 5 ou même 3 ans sont aujourd'hui questionnables, une telle stratégie à moyen terme se doit bien entendu d'être assortie d'objectifs consistants", souligne le COO de la BIL. "Cette approche me paraît cependant ouvrir beaucoup de perspectives en permettant l'éclosion d'une stratégie plus agile, davantage exploitable, et qui peut rapidement donner lieu à la mise en œuvre d'un plan opérationnel. C'est une démarche tentante à appliquer, en gardant à l'esprit qu'il faut rester modeste et pragmatique", rappelle-il.

"J'ai également noté l'importance accordée par le cabinet au story telling, technique essentielle pour promouvoir l'adoption d'une stratégie digitale. Pour le promoteur de la stratégie, le story telling permet d'enclencher un processus de décision plus efficace. Quant à l'entreprise, elle y gagne aussi puisqu'elle obtient plus rapidement un résultat."

"Les analystes de Gartner ont encore souligné que, pour connaître le succès dans quelque chose d'aussi concret qu'une stratégie digitale, l'entreprise doit adopter un processus de décision consensuel. Cela peut s'avérer beaucoup plus efficace qu'un style de leadership autoritaire, mais aussi très frustrant si ce n'est pas conduit correctement", constate Yves Baguet.

"J'ai découvert avec une certaine surprise que recourir au Cloud, même public, pour remplacer, en tout ou en partie, les systèmes de gestion bancaire n'était plus un sujet tabou", poursuit-il. "Vittorio d'Orazio [3] a donné aux participants une bonne vue d'ensemble de ce qui se pratique déjà dans ce domaine, quelles étaient les directions envisageables, et surtout qui étaient les pionniers en la matière. Cela m'a permis de réaliser qu'il n'y avait que très peu d’exemples de déploiement de système bancaire dans le Cloud public répertoriés à ce jour.  

En filigrane de ces interventions, apparaissait aussi l'obligation d'assurer une protection fiable des données privées et de créer des connexions digitales d'un haut niveau de confiance. "Garantir la protection des données est désormais une exigence incontournable qui a été évoquée à de multiples reprises par les analystes de Gartner, un impératif vu à la fois comme un opportunité et comme un frein au développement des entreprises. Le message est donc ambivalent", estime Yves Baguet, "à l'image du marché qui connaît encore beaucoup de zones d'ombre, les régulateurs eux-mêmes commençant à peine à clarifier le débat".

"Enfin, au fil des discussions avec les participants au Symposium, il m'est apparu qu'il règne une grande disparité entre les institutions financières. Si la nécessité de la transformation numérique fait consensus, le degré d'évolution de cette transformation est très variable et certaines organisations ont clairement pris une longueur d'avance sur leurs homologues. Cela tient, à mon sens, à des paramètres d'ordre culturel et de taille d'entreprise, mais aussi aux moyens financiers mobilisables et même à des critères comme la localisation géographique".

"Après ces quelques jours riches d'inspiration, la question qui se pose à chacun est de savoir comment tirer le meilleur parti des scénarios qui s'offrent à nous, comment mettre en chantier, à notre niveau et en toute modestie, des actions concrètes susceptibles de permettre à la banque de convertir ces pistes de développement en un succès durable et solide. En résumé, après un tel Symposium il faut redescendre sur terre et donner corps à l’information reçue en fonction de sa propre situation", conclut Yves Baguet.

 

Propos recueillis par Michaël Renotte

Photo : Michel Brumat

 

[1] Andreas Ekström est un journaliste, un chroniqueur et un observateur de la révolution numérique -  https://www.andreasekstrom.se/english/

[2] Mike Harris, Executive Vice President, Research & Advisory, Gartner

[3] Vittorio d'Orazio, Research Director, Banking and Investment Services team, Gartner


Publié le 29 novembre 2018